Ouvrir les Evangiles réserve toujours la même surprise un peu déconcertante: on y trouve la vie de Jésus-Christ depuis l'enfance jusqu'à sa mort sur la croix et sa résurrection, des récits de miracles et de conversions, des enseignements pour la plupart très simples. Et pourtant, à coté de cette simplicité, beaucoup de points demeurent obscurs: Pourquoi les quatre Evangiles sont ils en fait si différents? Pourquoi varient-ils tant dans leur manière de nous raconter les mêmes faits et les mêmes paroles? Quelle était l'intention des évangélistes lorsqu'ils ont retenu tel ou tel épisode, lorsqu'ils l'ont placé à coté de tel autre?  En définitive, que s'est-il passé entre la résurrection de Jésus et l'édition des Evangiles dans la forme que nous leur connaissons aujourd'hui?

 Ces questions concernent toute personne qui veut s'approcher du Christ à partir de textes datant de prés de deux mille ans. Or l'étude des textes bibliques a fait d'immenses progrès depuis plus d'un siècle; l'archéologie, l'étude des manuscrits anciens ou les découvertes d'écrits judéens du temps du Christ à Qumrãn ont apporté de  nombreuses données nouvelles permettant de nouvelles synthèses; une bonne approche pluridisciplinaire commence à pouvoir mettre bien des phrases du texte dans leur contexte original, mais le bon sens exigerait de faire de même pour les structures d'ensemble: grecques ou hébraïques? de la deuxième génération ou remontant aux apôtres du temps de Marie? La mise à l'écart des judéo-chrétiens par tous pose problème.

Or un vaste domaine de recherche avait malheureusement été négligé jusqu'à présent. La civilisation du temps du Christ était une civilisation orale. On a longtemps tenu l'oralité pour une sous-culture, tout juste bonne à transmettre des contes, à amplifier des histoires, à transmettre sans rigueur son patrimoine par bribes. Or l'étude des sociétés à tradition orale encore vivantes a démontré le contraire: parce qu'une société sans mémoire est une société morte, l'oralité connaît ses règles de composition, de mémorisation, de transmission, règles strictes et bien précises sauvegardant ses corpus de textes, quand bien même elles font appel à d'autres habitudes mentales que celles qui gouvernent l'écrit. C'est autant par dédain  que par méconnaissance de cette originalité de l'oralité que les scientifiques occidentaux, baignés dans leurs structures de pensée façonnées par l'écrit, ont ignoré jusqu'à présent tout l'intérêt que pourrait représenter une étude de l'oralité des Evangiles.

C'est cette étude qui est offerte ici aux lecteurs non-spécialistes comme aux spécialistes. Elle espère aider les croyants à mieux connaître le Christ. Elle propose aux connaisseurs une véritable synthèse argumentée sur la manière dont les collections de témoignages recueillis par les témoins des actes et paroles de Jésus de Nazareth ont été assemblées, ordonnées et remodelées jusqu'aux textes que nous possédons aujourd'hui. L'analyse orale des Evangiles aidée  par les traditions des Eglises orientales, par les résultats de l'archéologie, par les données sur le milieu hébraïque du début de notre ère, permet notamment de dégager dix sept ensembles de textes assemblés comme des colliers, de préciser leurs transformations ou leur histoire selon une chronologie serrée, dans le monde judéo-chrétien presque exclusivement.

Par sa nouveauté comme par la force de son argumentation, cette série de livres  annonce un tournant dans l'exégèse du Nouveau Testament